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Ali-Ben-Sou-Alle
Un mystérieux saxophoniste du 19° Siècle


Le 19° siècle, bien que proche de nous, nous réserve encore bien des surprises. Ainsi ai-je découvert, par hasard, l'existence d'un saxophoniste dont le travail mérite d'être connu : Ali-Ben-Sou-Alle. Personnage insolite et original, il fut saxophoniste, compositeur, éditeur, mais aussi inventeur, puisqu'il apporta au saxophone quelques modifications importantes.
Ali-Ben-Sou-Alle, de son vrai nom Charles-Jean-Baptiste Soualle, est né à Arras en 1844. Ses études au Conservatoire de Paris se concluent par un 1° Prix de clarinette en 1844. Nommé directeur de la musique des troupes de marine au Sénégal, il devient ensuite clarinettiste à l'orchestre de l'Opéra Comique. Lorsque surviennent les évènements de 1848, il se réfugie en Angleterre, où il remplit la fonction de clarinette solo au théâtre de la reine.
C'est à cette même période qu'il étudie le saxophone. Se rendant compte de certaines imperfections de ce nouvel instrument, il y apporte quelques modifications : adoption d'une clé d'octave unique (le système actuel), adjonction de clés facilitant le doigté des notes graves si b, si, do, do# (brevets : 1860/61). Notons qu'il donne à ce saxophone amélioré le nom de turcophone. Fort de ces améliorations techniques, Ali-Ben-Sou-Alle devient en peu de temps un véritable virtuose, et "tire de son turcophone des effets jusqu'alors inconnus".

Ali Ben-Sou-Alle

L'aura dont il bénéficie à l'époque est bien rendu par les extraits de presse suivants :

"
Le saxophone, — ce délicieux instrument qui seul aurait suffi à faire la réputation de Sax si d'autres créations non moins importantes n'avaient déjà assigné une place hors ligne à cet éminent facteur, — vient d'obtenir un véritable triomphe au concert de l' "Union musicale". Le morceau exécuté par M. Soualle ne figurait pas sur le programme, et son succès, pour ainsi dire improvisé, n'en a été que plus flatteur pour l'instrument comme pour l'artiste. On savait que le saxophone avait un timbre mordant, velouté, et d'une suavité incomparable; qu'il était conséquemment tout-à-fait favorable aux développements d'un chant large, d'une mélodie expressive; mais qu'il fût également propre aux notes détachées, aux dessins les plus compliqués, aux mouvements les plus rapides, voilà ce que M. Soualle nous a prouvé : aussi les bravos ont accueilli le thème et chacune des variations de sa fantaisie. Une clarinette, une flûte, n'auraient pas fait mieux. Nous ne doutons pas qu'après cette épreuve décisive, d'habiles virtuoses ne s'empressent d'adopter un instrument qui leur promet de produire de nouveaux effets."
"Revue et Gazette Musicale" de 1851

"Deux brillants concerts en cinq jours, et cela par une chaleur de 30 degrés : c'est un véritable phénomène auquel nous venons d'assister et on n'avait pas eu d'exemple encore à Pondichéry. On dit même qu'un certain nombre de personnes, craignant sans doute de ne pas trouver place dans les salons, avaient envahi la toiture des dépendances du cercle (…) C'est que l'attrait était si grand! C'est que nous avions lu dans les journaux d'Australie, de Calcutta, de Madrid, et aussi dans ceux de Paris, de tels récits du merveilleux talent d'Ali-Ben-Sou-Alle, que chacun s'était empressé d'entendre le célèbre artiste. Aujourd'hui, nous pouvons l'apprécier en pleine connaissance de cause, et c'est pour nous un devoir de déclarer qu'il possède un talent hors ligne. Nous l'avons entendu avec le plus grand plaisir sur ses divers instruments : le turcophone (NDLR : alto ?), le turcophono (ténor ?), le turcophonini (soprano ?), la grande et la petite clarinette (…) ainsi que comme chanteur.
Les différents types de turcophones d'Ali-Ben-Sou-Alle sont à peu de chose près les saxophones, déjà connus depuis quelques années; c'est donc par erreur que les journaux lui en ont attribué l'invention. (…) Quand ceux-ci parurent, ils présentaient des difficultés, telles que peu d'éxécutants purent jouer de ces instruments avec la précision qu'ils exigeaient, et surtout en tirer la qualité de sons qu'ils peuvent produire. Notre artiste fut le premier qui, sous la direction de M. Sax lui-même, et sous les yeux de MM. Berlioz, David et de quelques professeurs et compositeurs célèbres, en obtint les merveilleux effets que nous connaissons à présent. (…) Il s'est livré avec ardeur à leur étude, il se les est appropriés, en quelque sorte, et nous devons reconnaître qu'il y a parfaitement réussi. Sur ces divers instruments, Ali-Ben-Sou-Alle joue sa propre musique, et composition et exécution ne laissent rien à désirer. Il n'est pas possible d'imaginer quelque chose de plus doux et de plus suave que les sons qu'il tire de son Turcophone. (NDLR : suit la description du programme)
Quel que soit l'instrument qui serve d'interprète à sa pensée, on reconnaît dans Ali-Ben-Sou-Alle le véritable artiste. L'inspiration et le génie se peignent sur ses traits, et son âme tout entière vient se fondre en sons harmonieux. Somme toute, nous (lui) devons deux délicieuses soirées, et il nous en promet pour dimanche soir une troisième. La générosité est chez lui la compagne du talent, car avant de quitter Pondichéry, il nous donne un concert au bénéfice de la famille d'un artiste aimé des habitants de notre ville que nous venons de perdre récemment. Les salons du gouvernement seront mis à la disposition de l'artiste pour cette fête de bienfaisance. Ali-Ben-Sou-Alle a été parfaitement secondé par MM. Defries, Chevalier et Laville (NDLR : 3 pianistes ?!?)."

Article du "Moniteur officiel des établissements Français en Inde", repris par la "Revue et Gazette Musicale de Paris", 1857.


Dès lors, Ali-Ben-Sou-Alle commence à parcourir les capitales Européennes. Son succès grandissant, il embarque pour "des contrées lointaines et à demi-sauvages", où il parvient à donner des concerts. Il visite successivement l'Australie, la Nouvelle-Zélande (où dit-on, un bâtiment de la marine porte son nom), puis Manille, Java, Canton, Macao, Shanghaï, Calcutta, pour finalement se poser à Mysore, dans l'Indoustan. Il y est chef de la Musique du Radjah, tout en obtenant le titre de Chevalier Royal de Mysore. A cette même époque, il se convertit à l'Islam et adopte définitivement le nom d'Ali-Ben-Sou-Alle (cf. : gravures d'époque).
Après quelques années, il se remet en route et parcourt l'Ile Maurice, la Réunion, le Cap de Bonne Espérance, Cap Natal, puis revient à Mysore. La révolution des Indes éclate en 1858, après son retour, et il échappe de justesse à la mort.
Mais, sa santé s'étant quelque peu délabrée, il revient en Europe pour y être soigné. Le 27 mars 1865, il donne un concert aux Tuileries, en présence de la famille Impériale. Il joue égale ment en Angleterre devant le Prince de Galles cette même année. A cette occasion, Ali-Ben-Sou-Alle remet au Prince "The Royal Album", livret contenant des compositions évoquant chacun de ses voyages (série de compositions ayant pour titre "Souvenirs de … ", qu'il éditera en France en 1861). Malheureusement, les informations concernant Ali-Ben-Sou-Alle s'arrêtent après 1865. Cela coïncide avec le début du long déclin que connaîtra le saxophone après le Second Empire.
Etrange et mystérieux saxophoniste, Ali-Ben-Sou-Alle fut un avant-gardiste, travaillant sans relâche à la création d'un répertoire (plus de 40 compositions), et à l'amélioration de son instrument.

Fabien Chouraki
(extraits d'un article paru dans le bulletin n°47 de l'As Sa Fra, novembre 1995)

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